Il est des moments où la parole circule, non comme un échange d’idées, mais comme un espace partagé d’honnêteté, de lucidité, de colère contenue et d’espoir lucide. Ce fut le cas ces jours-ci à Sciences Po Paris, où je suis intervenu sur la qualité de la gouvernance publique en Afrique, avec des cadres de plusieurs pays du continent.
En entrant dans la salle, chacun portait avec soi une expérience singulière : celle des arcanes du pouvoir et de l’administration, des batailles silencieuses, des réformes vite enterrées, des petites victoires à force de conviction… Le ton s’est voulu franc car il fallait nommer les choses : les fragilités institutionnelles, les logiques de systèmes verrouillés, la résignation ; mais aussi la capacité de résister de l’intérieur.
Au fil des heures, les mots ont repris leur force : corruption, clientélisme, centralisme, méfiance citoyenne ; non plus comme des fatalités abstraites, mais comme des réalités ancrées dans des fonctionnements quotidiens, et donc, potentiellement, transformables. Ce qui m’a frappé, ce fut la volonté des participants non seulement de comprendre, mais de faire ; de passer du constat aux leviers d’action.
Nous avons évoqué des pistes qui, sans être des solutions miracles, sont des graines à planter dans des terres différentes : ouvrir les budgets à la transparence et la consultation citoyenne, renforcer l’indépendance des organes de contrôle, instaurer des chartes d’éthique vécues et surtout agir sur l’éducation et le développement du sens de l’intérêt général. Il ne s’agit pas de plaquer des modèles venus d’Europe, mais de faire émerger des voies propres, ancrées dans les dynamiques locales, dans les ressources souvent invisibles des territoires.
Un fil rouge a traversé la session : la place de l’humain. Non celle d’un fonctionnaire « abstrait », mais celle de femmes et d’hommes en position de responsabilité, confrontés à des dilemmes quotidiens, tiraillés parfois entre loyautés au service public, besoins économiques vitaux, et aspiration à une meilleure gouvernance… et pourtant, toujours en quête de sens. À ce titre, pour l’exercice final, j’ai demandé à chacun trois engagements professionnels à tenir dans les mois à venir, dans le cadre de ses responsabilités, en laissant ainsi chacun installer la petite pierre, là où il peut agir, sans révolution et sans fracas.
Former à la gouvernance, ce n’est pas seulement transmettre des outils ou dérouler des indicateurs. C’est créer des espaces de vérité, où l’on accepte de questionner les évidences, d’assumer les tensions, mais aussi de croire en la possibilité d’un changement porté par ceux qui, souvent, n’en ont ni les moyens ni les certitudes, mais bien le courage.
Merci à Sciences Po pour cet accueil exigeant. Ce que j’ai vu ce jour-là, c’est moins un savoir transmis qu’une intelligence collective en mouvement. Et cela, c’est sans doute déjà une forme de gouvernance en acte.



